samedi 29 novembre 2008

Trois fois rien

Ca recommence.
Ca cherche. Ca fouille. Ca scrute. Ca grattouille ici et là. Et puis ça s’arrête, on pense à autre chose...
Et insensiblement ça recommence à fouiner, ça repasse aux mêmes endroits, plusieurs fois, l’air de rien.
Et ça trouve quelque chose.
Un petit rien, une minuscule pépite, un tout petit machin, une bribe, un vague embryonnaire, vraiment pas bien méchant. On ne fait pas attention, on oublie comment ça marche, on vaque... C’est oublier qu’avec trois fois rien on peut trouver beaucoup. Que dans de mauvaises mains ce trois fois rien est capable d'attirer, de réveiller d’autres choses, des choses bien plus puissantes, bien plus dangereuses...
Et justement c’est une mauvaise main, une vilaine main sans peau, sans muscle, sans os, sans doigts, sans paume, sans bras... On pourrait se demander à quoi elle est articulée, cette main, ce qui la guide, pourquoi elle palpe ainsi où on préfère d'habitude ne pas regarder. Mais on laisse faire, on regarde ailleurs.

Naturellement lorsque l’on se rend compte que commencent à se mouvoir et à se rassembler ces choses cachées là-bas au fond, il est déjà trop tard.

mercredi 12 novembre 2008

Entre eux deux (Volodine / Chevillard)

D'un côté, un mur de prison. De l'autre, une grille et derrière cette grille, un parc : celui d'un asile. Dans la prison sont enfermées des voix condamnées pour sédition imaginaire. Dans le jardin de l'asile délirent des fous d'un genre très particulier : des fous logiciens.
Il y a déjà longtemps que j'avance sur ce chemin et la grille et le mur ne semblent pas finir. J'oublie peu à peu d'où je viens, et ne m'en préoccupe pas plus que d'arriver quelque part.
Je suis où je veux être, libre sur le chemin étroit.

A travers le mur j'entends des voix qui racontent des histoires, des rêves. Des histoires de révolutions ratées, d'espoirs fantômes, de tendresses désespérées. Elles ont attenté à la réalité et elles ont été condamnées - elles l'ont toujours été et elles l'ont toujours su. Elles continuent à se battre à l'intérieur de leurs cellules, se mêlant, se racontant les unes les autres... J'écoute ces voix qui ne sont plus à personne, la poésie déchirée de leurs slogans, le chant sombre de leurs morts répétées, et par moment je me sens avec elles, voix parmi leurs voix, mort parmi leurs morts, j'ai l'impression parfois d'appartenir à leur rêve carcéral. Je crois que c'est à moi aussi qu'elles s'adressent lorsqu'elles crient ou chuchotent: "seuls ce que j'aime, écoutez!"

Je me tourne vers les fous. Ils ont l'air bien propres, bien blancs. Le soleil les illumine un peu trop, les rend trop éclatants, comme leurs rires fréquents, trop forts, trop courts.
Certains se font des politesses, mais butent sur un mot, et se mettent en rage. Alors ils s'entremassacrent. Ils se fracassent le crâne avec le pied de la lettre. Ils poussent avec une logique forcenée le moindre jeu de mot à la dernière extrémité. Ils poussent le langage au meurtre. Le lapsus est ici, dans ce joli jardin, une arme mortelle.
L'un s'acharne à démolir une statue oubliée dans un coin, comme s'il tenait celui qui a fait le monde tel qu'il est. Et tout en la démolissant, il l'invente, sans fin...
L'autre dès qu'il prononce un mot change de forme : s'il dit "dent" le voilà souris, puis du coup éléphant, et s'il dit "éléphant" le voilà porcelaine (mais une pince à thé discrète bientôt dénonce le crabe).
Ils forment à eux tous un personnage rendu fou à force de se chercher. Un auteur, donc.

Les voix et les logiciens se connaissent d'une certaine manière, et d'une certaine manière se ressemblent : leurs langues ne sont pas les même, mais l'une et l'autre par leur force se réduisent au silence de l'animalité (inutile de se laisser pousser les ongles pour le remarquer.)

Je me tiens sur le chemin étroit, en sécurité entre deux failles.